2018-03-17

Sur l'homéopathie

Les détracteurs de l'homéopathie citent le fait qu'elle n'a pas plus d'effet qu'un placebo. Ses défenseurs citent de nombreux cas de gens qui vont mieux grâce à des traitements homéopathiques. Derrière cet apparent paradoxe se cache un véritable dialogue de sourds, et un difficile problème philosophique : si vous pouvez soigner quelqu'un avec un mensonge, est-il forcément mieux de lui dire la vérité ?

Que les choses soient bien claires: je suis convaincu que les soi-disant "médicaments" homéopathiques n'ont aucun effet en eux-mêmes. En disant cela, j'ai l'air d'avoir clairement choisi mon "camp": celui des détracteurs de l'homéopathie. En fait, je suis assez déçu par ce qu'on entend du côté des détracteurs.

Parce que la véritable question autour de l'homéopathie, ça n'est pas si oui ou non elle n'est qu'un placebo. Ce serait plutôt: "Quand bien même ça ne serait que l'effet placebo, quelle importance si ça soigne les gens?".

En regardant de nouveau tous les débats sur l'homéopathie avec cette question en tête, cela me semble évident que tout tourne autour de cette question que presque personne ne veut énoncer à voix haute.

On trouve de formidables exemples de cela dans le reportage "Homéopathie, mystère et boules de sucre" diffusé sur France5 (on peut le retrouver sur YouTube). Par exemple vers la moitié du reportage est interviewé un médecin qui pratique dans un centre de cancérologie où des traitements homéopathiques sont régulièrement donnés aux patients pour soulager les effets secondaires de la chimiothérapie, notamment des vomissements. Le médecin a mis en place une expérience dans son service où un groupe de patients recevaient un traitement homéopathique (plus précisément de la "cocculine") et l'autre moité un placebo, évidemment sans le savoir. Le médecin explique alors avoir observé les mêmes effets avec le traitement homéopathique qu'avec le placebo: dans les deux cas les vomissements étaient plus ou moins divisés par deux.

Une étude de plus, donc, qui indique que les traitements homéopathiques n'ont pas d'effet propre. Pourtant le docteur qui a mené l'expérience est réticente à conclure qu'il ne faut pas les prescrire. Voici mot pour mot l'explication qu'elle donne:

Je n'ai pas démontré que la cocculine faisait mieux que le placebo dans cette étude donc je ne recommanderais pas à tous mes confrères d'utiliser de la cocculine pour tous mes patients. Ça, c'est sûr. Maintenant, au cas par cas, pour certains "phénotypes" de patients, certains profils de patients, il est possible que cette molécule ait un effet, et donc il est possible de l'utiliser; et surtout, et là je sais bien que ça n'est pas la réponse que vous attendez, il faut qu'on continue de trouver des nouvelles stratégies d'évaluations pour ce type de molécules qui manifestement fonctionnent de façon très différente des autres molécules qu'on a l'habitude d'évaluer.

Voici ce que je pense: Ce docteur est persuadée que l'homéopathie n'agit que par effet placebo, là-dessus elle est d'accord avec n'importe quel pourfendeur de l'homéopathie. Mais elle est dans une situation délicate: elle doit soigner ses patients. Les faire aller mieux. Si j'essaie de me mettre à sa place et que je regarde de nouveau les résultats de l'expérience, je ne vois plus l'absence de différence entre le traitement homéopathique et le placebo: je vois qu'on peut soulager des malades en leur donnant des boules de sucre, et ce, sans aucun effet secondaire. Le vrai miracle ça n'est pas l'homéopathie; c'est l'effet placebo. C'est qu'on puisse soulager quelqu'un sans lui donner de substance active.

Or le placebo contient un paradoxe terrible: vous ne pouvez pas donner un placebo à quelqu'un et lui dire "tiens, voilà un placebo". Dans l'expérience du centre de cancérologie, on a dit aux personnes qui ont reçu le placebo qu'elles recevaient un "véritable" traitement. Le médecin se trouve donc dans une position difficile parce que une petite entorse à la vérité peut être l'occasion de soulager ses patients. Or même si la médecine moderne est issue de la méthode scientifique, et que le fondement de la science est la recherche de la vérité, la cause que sert un médecin avant tout est la santé, pas la vérité. Et ici le médecin se trouve dans un dilemme où il doit choisir entre l'un et l'autre.

Personnellement, j'aurais envie de dire qu'il ne faut pas prescrire de traitement homéopathique si cela demande de mentir au patient sur ses effets. Mais ça ne me coûte rien de dire cela. Je ne suis ni malade, ni devant quelqu'un de malade. Et donc, je ne veux pas être trop sévère avec ceux qui choisissent d'"aller mieux" en prenant quelque chose "qui n'est peut être pas complètement fondé mais il paraît que ça marche". Et je suis critique envers ceux qui se moquent des consommateurs d'homéopathie (dont j'ai plus ou moins fait partie jusqu'à récemment à vrai dire) sur ce point. C'est trop facile de se moquer.

Le dilemme est d'autant plus difficile que l'homéopathie est presque le "placebo parfait", parce que totalement dénué d'effets secondaires. Ça me semble flagrant dans le passage juste avant dans le reportage: dans le même centre de cancérologie, on voit un autre médecin prescrire un traitement homéopathique à une patiente qui souffre aussi d'effets secondaires. Et le médecin n'a pas l'air très convaincu par l'homéopathie. Il lit la composition du médicament (enfin la composition théorique) à voix haute sur un ton assez sarcastique, et finit par faire l'ordonnance en disant "bon, ça ne peut pas faire de mal".

Il faut préciser que dans ce deuxième cas, la patiente est déjà une adepte de l'homéopathie, et est demandeuse d'un tel traitement. Ce qui m'amène à un deuxième point: l'homéopathie, comme toutes les disciplines appelées "pseudo-sciences", se nourrit des limites, des défauts et des dérives de la science moderne. Dans ce cas précis la dérive à laquelle je pense est que les gens veulent un médicament pour traiter le moindre de leurs problèmes. Or cette tendance à tout vouloir résoudre par les médicaments n'a pas eu besoin de l'homéopathie pour prospérer. S'il y avait quelqu'un à accuser là-dessus, ce serait plutôt la médecine moderne et l'industrie pharmaceutique qui ont beaucoup de mal à résister à l'appel du consumérisme. En vérité, le problème des gens qui prennent trop de médicaments sans ce que soit nécessaire est au moins aussi grave que celui de l'homéopathie. Surtout parce que pour le coup ces médicaments ont de vrais effets, dont des effets secondaires ! Prescrire de l'homéopathie peut alors être vu comme un moyen de satisfaire ce besoin d'"avoir un traitement" sans prendre trop de risques.

Si à nouveau je me place dans la peau d'un médecin, et que je me retrouve en face d'un patient qui veut vraiment un traitement pour quelque chose où je considère qu'il n'y en a pas besoin (où qu'il n'y a rien à faire), j'aurais envie de lui faire la morale comme quoi il ne faut pas compter sur les médicaments pour tout résoudre. Mais je pourrais aussi me dire que, si je lui fais la morale, rien ne l'empêche d'aller voir un autre médecin, ou de se procurer des médicaments par une autre façon. Qui sait si le désir inassouvi d'avoir un traitement va le jeter dans les filets de mediums, marabouts, gourous ? La situation idéale serait que les gens soient plus raisonnables quant à leur consommation de médicaments et "cherchent la solution en eux-mêmes". Mais quand l'on n'y parvient pas, je peux comprendre que l'on puisse voir l'homéopathie comme un "moindre mal".

Il y aurait plein d'autres choses à dire sur l'homéopathie, mais le reste me semble être commun à tout le domaine des "sciences alternatives". Or je voulais limiter ce billet à cette spécificité de l'homéopathie qui est le pouvoir formidable de l'effet placebo et du dilemme qui va avec. Évidemment, tout cela ne fait pas de moi un partisan de l'homéopathie. Ce qu'il faudrait, c'est que les gens acceptent qu'on ne puisse pas tout résoudre par les médicaments, et aussi qu'ils acquièrent la capacité de bénéficier de l'effet placebo (c'est à dire de la puissance du psyché) par leur simple volonté, sans avoir besoin qu'on leur raconte de jolies histoires. Ou bien, évidemment, qu'on arrive à mesurer des effets concrets sans biais méthodologique. Mais je reconnais que le problème de l'homéopathie est plus compliqué qu'il n'y paraît, et que se borner à de la pitié ou du mépris pour les adeptes de l'homéopathie ne fera rien avancer.